JB | 26-008 | De la souveraineté numérique à la résilience socionumérique : Un mécanisme décisionnel entre la performance et la robustesse

La souveraineté numérique est nécessaire et urgente à faire. C’est indéniable maintenant. Plusieurs États dans le monde sont sensibilisés et agissent de plus en plus en conséquence avec des actions majeures face à la domination des GAFAM (États-Unis) et des BATX (Chine).

En quelques années, l’enjeu est passé du volet économique au volet géopolitique. Les États-Unis de Donald Trump ont ébranlé ce qui restait de « l’équilibre » international. La dépendance est grande et un risque important apparaît partout dans le monde pour la souveraineté des États et des peuples. L’Estonie, petit pays d’Europe du Nord, avec le programme e-Estonia, est de loin le gouvernement et le peuple le plus expérimenté au niveau numérique en contexte démocratique (la Chine est aussi très avancée mais dans une orientation de contrôle et de surveillance).

Il y a 10 ans, en 2016, lors de l’ACFAS, comme conseiller et chercheur-doctorant, j’ai contribué à l’organisation d’un colloque intitulé
646 – Construire la plateforme numérique du Québec à l’ère des communautés collaboratives et de la e-gouvernance : où allons-nous à partir de maintenant? dans lequel plusieurs chercheurs et experts ont défini les défis et la nécessité d’aller vers une société numérisée et l’intelligence collective en impliquant l’ensemble des parties-prenantes, dont les citoyens.

Gouvernance numérique, technologie blockchain et décentralisation de la société

Aussi, à cette époque, je suis devenu un « e-resident » de l’Estonie, un projet innovant qui permettait aux entrepreneurs de créer une entreprise à distance ayant un aspect légal en Europe. Déjà, c’était une démonstration de leur capacité d’innovation avec un État qui a su coordonner des efforts entre les ministères, les entreprises et les citoyens pour adapter l’administration publique.

Avec l’arrivée de l’industrie de l’intelligence artificielle générative, la guerre commerciale du financement (milliards de dollars), des centres de données et des ressources (énergies, eaux, terres rares), de l’expertise (talents), a été accélérée la situation avec un facteur 10.

Comment y faire face ?

L’ère de la « transformation numérique » de nos organisations n’est plus une planification tranquille et volontaire. Nous devons nous adaptés rapidement par nécessité et moins par lucidité dorénavant. Le temps de « l’adaptation numérique » est là et des décisions majeures et rigoureuses devrons être faites.

Notre système économique et sociale est orienté vers la « performance » tandis que le contexte mondial nous amène vers une approche de « robustesse » de nos institutions (numérique, changement climatique, crise sociale, etc.).

Comme État, nous devons naviguer sur ce continuum (performance <–> robustesse) avec des décisions hybrides et de qualité. Une des composantes de ce mécanisme décisionnel est la « résilience socionumérique ». Elle se base sur les sciences et le design social collaboratif.

La « résilience socionumérique », c’est de considérer à la fois la dimension technique et la dimension sociale de l’adaptation numérique. C’est la capacité d’une administration, d’une entreprise, d’un collectif, et des citoyens à maintenir ses activités essentielles grâce aux outils numériques et d’être en mesure s’adapter rapidement en mobilisant la technologie et la coopération sociale lors de perturbations majeures. Elle implique des systèmes robustes, des individus compétents et des institutions préparées. Finalement, c’est un écosystème sociotechnique capable d’apprendre des chocs pour être plus fort.

Nous devons aller au-devant du solutionnisme technologique et pensez aux usages numériques les plus porteurs de changement.

L’identité nationale du Québec à l’ère de l’intelligence artificielle

La nouvelle interface d’Internet

Aujourd’hui, la grande question est de savoir quels services d’intelligence artificielle deviendront les intermédiaires privilégiés entre les utilisateurs et les services mondiaux. Quelles entreprises ou gouvernements domineront l’accès à l’information, aux connaissances, à la main-d’œuvre et à la prise de décision?

Au début des années 2000, Google a révolutionné notre accès à l’information avec son moteur de recherche innovant, utilisant des mots-clés et de nombreux autres paramètres pour fournir des résultats de qualité. Une industrie du référencement (SEO) et du marketing en ligne s’est développée autour de l’objectif d’apparaître en première page des résultats de recherche.

Par la suite, des plateformes de réseaux sociaux comme Facebook (Meta) ont progressivement capté l’attention des utilisateurs dans une sorte d’Internet fermé, avec quelques connexions vers l’extérieur (comme les Pages ou Groupes publics). Cependant, l’essentiel de ce qui se passe sur Facebook n’est pas indexé par des moteurs de recherche comme Google. Depuis, des dizaines de plateformes très populaires suivent le même modèle, telles qu’Instagram, Snapchat, etc. D’autres, comme YouTube, Twitter (avant X) et TikTok, sont au contraire bien visibles et indexées par les moteurs de recherche.

En Asie,  Tencent domine avec WeChat, une application tentaculaire où les utilisateurs, après avoir validé leur identité réelle, ont accès à tout : profil, réseau social, appels audio et vidéo, compte bancaire, etc. Les développeurs créent des applications au sein même de cette plateforme captive. Facebook (Meta) envie certainement cette capacité à être le service omniprésent pour une population de plus d’un milliard de profils. De plus, l’État surveille sans gêne les utilisateurs, et le système de crédit social existe, rendant l’Internet chinois très fermé et surveillé. Nos systèmes démocratiques fragilisés sauront-ils résister aux sirènes de la surveillance au nom de la sécurité?

L’émergence de l’intelligence artificielle comme intermédiaire

Avec l’arrivée de l’intelligence artificielle grand public, comme ChatGPT et d’autres, nous assistons à une nouvelle course vers la prochaine génération de plateformes et d’applications qui nous donneront accès à notre identité numérique en ligne, aux connaissances disponibles et à des services personnalisés.

Ce sont les agents IA.

Leurs promesses sont vastes. Ils travailleront pour nous, nous assisteront dans des tâches répétitives, créeront du contenu presque magiquement, nous accompagneront, nous soutiendront émotionnellement, seront nos tuteurs, nos coachs, nos confidents.

Bien entendu, ils nous remplaceront efficacement dans plusieurs domaines, poussant ainsi les organisations à licencier des travailleurs au nom de la productivité. Voilà enfin l’opportunité de libérer du temps pour les travailleurs, de leur permettre de choisir ce qu’ils aiment faire et de les requalifier adéquatement. Est-ce que ce sera le cas?

Oui, les IA seront nos premiers enseignants, avec des interactions personnalisées et toujours disponibles jour et nuit. Nous leur ferons confiance, mais pas immédiatement. Car derrière les agents IA se trouvent des algorithmes (modèles) entraînés avec presque toutes les connaissances accumulées par l’humanité jusqu’à ce jour. Ils ont été biaisés par ceux qui les ont créés et développés, tant dans leurs sources d’entraînement (images, textes, etc.) que dans les contraintes imposées dans leur code. Des biais cognitifs numériques avec des conséquences potentielles de réécriture de l’histoire et des narratifs du monde à venir. C’est la cyberguerre du numérique, et elle est déjà là. Il faut une littératie du numérique et de l’intelligence artificielle pour tous. C’est urgent.

Le drapeau du Québec? Connais pas!

Les applications d’intelligence artificielle et leurs agents sont puissants et très accessibles dès maintenant. Au-delà de la création de contenu en format texte, il est possible de les utiliser pour créer des images, des vidéos, du son, des objets en 3D, etc., via des requêtes simples (prompts).

Par exemple, via ChatGPT, nous avons accès à l’outil de génération d’images d’OpenAI appelé DALL-E. Maintenant bien intégré à l’interface commune, il permet de créer rapidement des images de qualité. D’autres IA, comme Midjourney, sont spécialisées dans la génération d’images.

Une requête simple avec Midjourney comme « quebec province flag » ou « Quebec province flag in Canada » nous propose ce genre d’images :

Drapeau du Québec selon Midjourney
Drapeau du Québec selon Midjourney

Ou encore pire, comme celles-ci :

Avec DALL-E 3 d’OpenAI via ChatGPT, après ma requête « image du drapeau du Québec », il m’indique qu’il ne peut pas créer une image exacte du drapeau du Québec en raison de ses restrictions sur les symboles officiels. Il me propose d’aller sur Internet pour voir des images officielles du drapeau. En revanche, il m’offre une version stylisée de celui-ci avec son interprétation artistique.

Il est possible de le « manipuler » un peu en lui fournissant une image du drapeau officiel au préalable, mais il continue à créer des versions plus créatives que l’original.

Avec Grok, l’IA de l’entreprise xAI (d’Elon Musk) connectée via X (anciennement Twitter), qui promet de ne pas avoir de contraintes et de filtres, une requête comme « créer une image avec le drapeau du Québec » donne un résultat un peu plus efficace (!), mais certainement au prix de nombreux autres inconvénients d’une quasi-totale liberté (traçable quand même parce que connectée avec un profil).

Par ailleurs, l’application RunwayML permet de créer des vidéos à partir d’images. Lors de mes tests, en utilisant une image de mon précédent article « Guerre de la vérité et souveraineté numérique » , j’ai observé que l’outil modifie la « réalité » dans la vidéo générée de 10 secondes.

Avec Sora, l’application de création vidéo de OpenAI, la production d’une vidéo avec la requête « Quebec flag » permet d’obtenir ce rendu non-crédible.

Enfin, avec un GPT personnalisé nommé AI Video Maker, développé par l’entreprise Descript, il est possible de créer des vidéos de A à Z en quelques clics. L’outil offre un accompagnement pour la génération de texte, une narration audio de qualité et des images personnalisées, produisant un résultat impressionnant, mais présentant un biais culturel flagrant.

Voici une fausse promotion d’un lait au chocolat fabriqué au Québec :

L’exception culturelle québécoise n’est pas prise en compte par l’intelligence artificielle. Sa connaissance synthétisée limite sa compréhension de l’histoire et des symboles d’une nation québécoise en construction depuis longtemps. Nous devons occuper le territoire numérique et celui des agents de l’intelligence artificielle pour nous assurer que notre histoire, notre culture et notre avenir soient visibles et partagés. Bref, nous avons un devoir d’histoire envers nous-mêmes et les prochaines générations.

Et notre drapeau du Québec en émoji ?

Le dossier concernant l’ajout du drapeau du Québec en émoji dans nos applications favorites semble avoir été clos en 2022, avec une fin de non-recevoir de la part du consortium Unicode, responsable de l’ajout ou non des émojis, à moins d’un changement significatif de la situation. Vivement un pays souverain alors !

Notes :

Édition du texte : Utilisation de ChatGPT pour la reformulation (amélioration du style). OpenAI. (2025). ChatGPT 4o (version du 5 février) [grand modèle multimodal]. https://chatgpt.com

Source de l’image d’entête : Midjourney. (2025). Modèle 6.1  (version du 5 février) [grand modèle multimodal]. https://www.midjourney.com